L’été de tous les polars

  
 
Considéré comme l’un des plus grands auteurs de tous les temps de ce genre littéraire, Raymond Chandler aimait déclarer que « le roman noir, c’est le miroir d’une société malade. » Je ne sais pas à quel point notre société française contemporaine est malade, mais le succès colossal des ventes de polars, romans policiers ou thrillers (n’étant pas un spécialiste du genre j’avoue ne pas comprendre toutes les subtilités entre ces différentes appellations) ne peut que nous interpeller, nous interroger même. 
 
Elodie Pinel, docteure en littérature, a analysé “le succès du roman policier français” dans un article publié en 2019 dans la prestigieuse revue Etudes. Elle en ressort différents constats. Le premier est la dimension populaire de “lectures qui divertissent et s’adressent à un lectorat large”, s’inscrivant en cela dans la filiation des romans de chevalerie puis, au XIXème siècle, des romans-feuilletons que nos ancêtres les lecteurs plébiscitaient. 
 
La lecture de romans policiers revêtirait ensuite une dimension psychanalytique en nous permettant de nous plonger dans les passions et les vices… des autres… Hum… “Les pulsions réprimées sous les bonnes manières qui couvent en chacun.” Le roman policier comme échappatoire pour ne pas succomber à la tentation d’égorger chaque jour un collègue, un client, un concurrent… Un moindre mal incontestablement. A moins que ces lectures ne donnent des idées de crimes parfaits… 
 
Elodie Pinel s’intéresse également à la dimension “amorale” du genre, le roman policier ne célébrant pas les héros mais… les ratés. Si le criminel n’est jamais un modèle (quoique…) il est tout aussi vrai que le policier ou l’enquêteur “type” se caractérise le plus souvent par ses failles, un passé cabossé, une tendance certaine à l’asociabilité… Chez Nicolas Beuglet, le lecteur (la lectrice le plus souvent, les femmes représentants, selon une enquête du Ministère de la culture sur les pratiques culturelles des Français, 70% du lectorat des romans policiers) ne peut que s’attacher aux inspectrices au coeur de ses deux trilogies à succès et il n’est pas exagéré de dire, sans rien dévoiler, que leurs failles sont… vertigineuses… 
 
Si j’évoque Nicolas Beuglet, c’est pour attirer votre attention, chère lectrice, cher lecteur (de polars ou non…) sur l’un de ses livres en particulier “Le dernier message” (XO éditions, 2020, Pocket 2021), premier volet de sa seconde et passionnante trilogie où l’on suit l’inspectrice écossaise Grace Campbell. Quel lien avec l’intelligence artistique pouvez-vous légitimement vous demander ? Ici commence la plus grande difficulté pour l’auteur (non pas Nicolas Beuglet mais du présent blog) : vous donnez envie de vous plonger dans ce thriller extrêmement efficace sans en dévoiler la moindre piste… Sachez simplement qu’il est question de complot mondial (ici rien d’étonnant dans un thriller) mais aussi et surtout d’intelligence humaine et des conséquences cognitives des réseaux sociaux… 
 
… Impossible de vous en dire plus sans spoiler un élément clé de l’intrigue. Mais disons simplement que Beuglet nous tend un miroir, pas seulement sur la “société malade” chère à Chandler, mais sur nos propres extensions numériques. Il interroge la place de l’intelligence biologique dans un monde où l’algorithme semble prendre le pas sur la réflexion, et où notre cerveau devient, malgré nous, la cible d’une guerre invisible. C’est là que le thriller rejoint la prospective, voire la philosophie.

Trois minutes de lecture pour changer de regard.

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D’ailleurs, si l’on suit le raisonnement d’Elodie Pinel, n’est-ce pas là le rôle ultime du polar contemporain ? Il ne se contente plus de résoudre une énigme policière ; il tente de décrypter l’énigme de notre modernité. Lire Le dernier message, ce n’est pas seulement frissonner devant le sort de Grace Campbell, c’est se demander, une fois le livre refermé, ce qu’il reste de notre libre arbitre dans le flux ininterrompu de nos écrans.
 
Au-delà de l’efficacité redoutable de l’intrigue, c’est cette dimension « réflexive » qui m’a captivé. On s’attache à ses inspectrices non pas parce qu’elles sont invulnérables, mais précisément parce qu’elles sont à l’image de nos propres fêlures, projetées dans un monde où la technologie, souvent, nous dépasse.
 
Alors, si vous cherchez une lecture pour ces derniers jours d’août, une lecture qui vous accompagne sur la plage ou à l’ombre d’un arbre, tout en vous poussant à regarder votre smartphone avec une pointe de suspicion nouvelle, je ne peux que vous recommander de vous plonger dans les enquêtes de Grace Campbell. Et qui sait ? Peut-être que cet été, entre deux chapitres, vous trouverez vous aussi la clé pour déconnecter… avant de replonger dans le mystère et… la lecture de ce blog bien évidemment… 
 
Bonnes lectures à toutes et à tous !