Monsieur, on vous revoit quand ?

L’heure de la pause était venue. Je l’ai annoncée comme on annonce une récréation, en attendant le bruit familier des chaises qu’on recule. Un groupe est resté à sa table. Ces quatre étudiants étaient lancés dans une étude de cas sur la culture en entreprise, et ils voulaient aller au bout. La pause attendrait.
J’ai déjà donné des cours à l’université. C’était la première fois de ma vie qu’un groupe refusait… une pause !


La scène se passe à EKLYA, l’école de commerce de la CCI de Lyon, première école de commerce de France à proposer des cours en intelligence artistique. Seize étudiants répartis en quatre groupes, chacun sur une étude de cas tirée de la vie réelle des entreprises. Et un contrat clair : ordinateurs fermés, téléphones rangés, déconnexion totale. Sur le papier, c’était une contrainte. Dans les faits, c’est devenu une respiration : je crois qu’ils ont été heureux de cette pause numérique.
Ils ont écouté. Ils ont questionné. Ils ont échangé. Les questions ont fusé, et les échanges ont pris le relais, avec cette énergie particulière des salles où chacun est pleinement présent.

Trois minutes de lecture pour changer de regard.

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Les résultats PISA dessinent pourtant, enquête après enquête, la courbe d’une France qui décroche. On nous décrit volontiers une jeunesse happée par les écrans, à l’attention émiettée. Ce que j’ai vu à EKLYA raconte une autre histoire. J’y ai vu une attention entière, une curiosité vive et une envie d’aller au fond des choses.
Et si l’attention de cette génération était moins une terre perdue qu’une terre en friche ? Une friche attend qu’on la cultive. Elle réclame un cadre, du temps et une matière qui en vaille la peine. Retirez l’écran, apportez un vrai sujet, et l’attention revient !
À la fin du cours, un étudiant est venu me voir : « Monsieur, on vous revoit quand ? »
J’avoue avoir un peu plané. Je me suis vu dans la peau de John Keating, le professeur du Cercle des poètes disparus. J’imaginais déjà fonder le Cercle des esprits cultivés, ces futurs managers qui retrouvent dans l’art le goût du regard neuf. Je me voyais monter sur la table comme lui et lancer à la salle deux mots de Cicéron, en lieu et place du Carpe diem un flamboyant Sapere aude (Ose savoir) du même Horace !
Je suis resté sagement sur ma chaise. La formule, elle, dit l’essentiel, et donne son nom à mon cercle imaginaire. Pour Cicéron, la culture de l’esprit se travaille comme la terre : on laboure, on sème, on attend la récolte. Le mot « culture » est né de cette métaphore agricole. Mes seize étudiants en ont fait la démonstration : une attention cultivée donne des fruits.
C’est tout le pari de l’intelligence artistique : faire de l’entreprise un lieu où l’on pense et où l’on ressent, où l’on produit et où l’on se relie. Dirigeants, DRH, managers : ces jeunes arriveront bientôt dans vos équipes. Offrez-leur du sens. Offrez-leur du temps long. Offrez-leur de la culture. Ils sauront quoi en faire.
L’attention de la jeunesse est intacte ; elle attend simplement qu’on la mérite.
Belle semaine culturelle à toutes et à tous !