Un curseur au-dessus de Madame Bovary

J’ai buté, cette semaine, sur une image. Elle illustre un article de L’Express. Une pile de romans, Le Comte de Monte-Cristo, Le Rouge et le Noir, Candide et Madame Bovary, et, posé dessus, un curseur de souris. À côté, un seul bouton : « Supprimer ». Un clic, et deux siècles de littérature basculent dans la corbeille. L’image m’a saisi. Elle dit une époque entière : la culture y tient désormais dans un menu contextuel.
 
La même semaine, Courrier international pose la question en couverture, jaune et frontale : « Sommes-nous tous devenus stupides ? » Les deux journaux se répondent en écho. L’un pleure la lecture qui s’efface, l’autre mesure l’intelligence qui reflue. Tous deux convoquent les mêmes prophètes pour annoncer l’ère « post-alphabétisée », ce moment où l’écrit ne serait qu’un bref intermède entre deux images. 
 
Les chiffres donnent le vertige. Un jeune de quinze à vingt-quatre ans passe trente-cinq heures par semaine devant un écran, et trois heures avec un livre. La part des adolescents qui ne lisent jamais par plaisir a bondi de 8 à 29 % en quarante ans. La durée d’attention moyenne devant un écran est tombée de deux minutes et demie à quarante-sept secondes. L’intelligence, peut-être, résiste. L’attention, elle, se défait : elle se fragmente, elle se disperse, elle s’émiette.

Trois minutes de lecture pour changer de regard.

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Et pourtant Courrier international le rappelle avec malice : à chaque invention, on nous a promis l’abrutissement. L’ampoule, la radio, le cinéma, les jeux vidéo… tout allait faire de nous de parfaits crétins. L’humanité a survécu. Martin Puchner, qui étudie à Harvard la longue histoire de l’écrit, conclut qu’il faut toujours résister aux récits de fin du monde. Le texte a traversé les millénaires, encaissé la télévision, absorbé le smartphone. Il est manifestement résilient.
 
Alors une évidence me saisit, presque comique. Ces articles qui déplorent la mort de la lecture, il faut les lire. Dix-sept minutes annoncées pour l’un. Six pages denses pour l’autre. Celui qui va au bout tient déjà la réponse entre ses mains. Lire un long papier sur la fin de la lecture, c’est le démentir ligne à ligne. C’est un geste. C’est une résistance. C’est une façon de dire : je suis encore là, entier, attentif, vivant. La lecture est un choix. Chaque page tournée est une petite désobéissance à l’algorithme qui nous veut dispersés. Chaque livre ouvert est un temps soustrait au flux, un territoire rendu au silence, une profondeur reconquise sur la surface.
 
C’est très exactement là que l’intelligence artistique prend son sens. Dans l’entreprise, la culture est bien plus qu’un supplément d’âme, un vernis, une case à cocher. Elle est ce qui restaure l’attention là où tout la morcelle. Offrir à ses équipes le temps de lire, de regarder une œuvre, de penser lentement, c’est leur rendre la ressource la plus rare de l’époque : rester concentré, longtemps, sur ce qui compte.
 
Le curseur plane au-dessus de Madame Bovary. Le bouton « Supprimer » clignote. La main, pourtant, reste la nôtre. Et tant qu’un dirigeant, un manager, un collaborateur choisira d’ouvrir un livre plutôt qu’une notification, tout reste possible.
 
Lire, aujourd’hui, c’est résister. Belle lecture  la vraie, à toutes et à tous.